Le Cheval de Troie du LIBRE CHOIX; détrôner la raison par la raison

13.8.2018

Une lecture différente du Discours de la méthode

Au-delà de ce qu'on croyait "Rationnel"

(Article réadapté, initialement publié pour le "Wikimediation", plateforme Européenne de la Médiation Professionnelle®)

 

La rhétorique du clandestin

 

Et si on jouait un peu avec la raison ? Regardons les bases de cette société d'un autre oeil; voyons l'intérêt que nous pouvons trouver à un des point-de-vues qui sont à mon sens les fondations de nos problèmes et de notre ennui. A moins qu'on l'ai jugé pour ce qu'il n'était pas...

"Je pense donc je suis" est à mon sens une des pires de ces fondations, mais peut-être parce qu'elle est restée comprise au premier degré. Voyons ce que l'auteur de cette allégation devenue ineptie, pourrait bien nous réserver comme autre surprise... 

 

Déjà au 17e siècle la censure écartèle la sagesse entre la connaissance et son contrat, le contrat de celui qui sait étant la transmission de sa connaissance. Il lui faut alors, à ce sage, maquiller son message. Mais le sage n’est pas toujours artiste, parfois même est-il politique. D’où que certains d’entre ces sages se remarquent trop, et déplaisent à la censure du droit divin, au risque de leur vie. Rappelez-vous qu'à cette époque le droit divin avait avait tout pouvoir de décider et de définir ce qui ferait ou ne ferait pas sens et référence.

Ainsi ce siècle préparant les Lumières accourt vers la fortune d’une rhétorique au service du clandestin, habile parfois jusqu’à abriter curiosité, sens et provocation au sein de la sois-disante "raison" d’un prêche sophiste. 

Bien que d’autres s’y perdent, ou doivent finalement courber l’échine en regrettant l'audace de leur liberté provocante, Descartes apporte déjà une lumière à l’agilité et aux leurres de la raison. Mieux que de cacher ses opinions dans un emballage distordu, qui suspect le pourrait plus tard forcer à se fourvoyer, il excelle en l’art de duper la censure en se faisant porte-drapeau de la cause qu’il réfute. Manipuler le manipulateur est une danse exquise. Après tout, pourquoi ne pas s'amuser à faire valser la raison ?

 

 

 

Libérer des contraintes

 

C’est cette position de lecture que je choisis, en souhaitant de n’en pas dénaturer le sens, tout en souhaitant la transformer à la perspective de ce même sens. Pour satisfaire à ces "indétrônables" censeurs, René Descartes rend hommage à la toute puissance de Dieu, dont il prétend prouver l’existence par un raisonnement absurde, alors qu’il offre simultanément les moyens de détrôner le roi Dieu par une méthode exhaustive de raisonnement. Choisissez votre camp. 

Cette science que l’on pourrait rapprocher de l’humour, théâtre de la comédie politique, sème alors le sens des mots d’un Molière à venir... Dans son Discours de la méthode, Descartes donne peut-être une leçon aux envieux de la libre expression, en démontrant, par le fait, que l’on peut se libérer de toutes les contraintes, y-compris de celles du raisonnement, et ce par la raison seule.

Il indique précisément les données de sa réflexion, qui ne laisse aux croyances pas même une poussière d’espoir. Puis il argumente sur l’existence de Dieu, tentant par la raison d’en prouver l’existence, en entraînant plus avant le lecteur à travers un dédale de descriptions scientifiques surabondantes. De cette manière il déboussole les repères que le sens commun protège, c’est à dire qu’il sort si complètement le lecteur de ses propres références - jusqu’à les perdre toutes - que ce lecteur guidé pourrait tomber dans un piège où le bien pensant censeur - qu’il pourrait être - se trouve tant confus qu’il se perd naturellement dans son acceptation naïve. Acceptation de ce qu’il a toujours pensé sans l’avoir jamais vérifié.

Ainsi Descartes mène peut-être par le bout du nez celui qui l’empêche d’écrire, en lui faisant, bien malgré lui, démontrer l’art de l’hérésie. Et son cheval de Troie de semer le doute. Et du doute son propre bénéfice, qui permet à l’auteur de prolonger son art.

 

 

 

La Méthode (pour une permission d'Être ?)

 

En quelques lignes déjà, au-devant de cette manipulation de bon goût, ou de bon sens, il prévient le lecteur du changement à venir. Il commence en effet son Discours de la méthode par une phrase qui pourrait bien résumer l’essentiel de l'art de détrôner la raison des points de vues :

 

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée …/… En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes…/ »

 

A-t-on tant d’autre à écrire sur la liberté de ne pas avoir de points de vue ? N’est-ce pas là un fondement certain à l'avantage que l'on peut choisir d'avoir sur toute situation ? Et finalement, quel autre moyen de reconnaître la légitimité de chacun ?

 

« /…et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses…/ »

 

Comment mieux donner sens à l’impartialité, à la permission d'être et à la valeur "intéressante" de tous les points de vues quels qu'ils soient ? Qui irait, sachant cela, adopter une opinion plus qu'une autre ? Le terrain est prêt pour recevoir "l'inacceptable". 

 

 

 

Reconnaître les pleins pouvoirs de l'Ordre, en en faisant un Chaos.

 

Après avoir fait sa courbette au Dieu qu’il vénère tant (en lui reconnaissant les pleins pouvoirs sans jamais les lui accorder), il précise maintenant la position de celui qui va changer la consistance de sa raison dans sa réflexion. Ici encore la Permission d'Être est instruite :

 

« Toutes les opinions que j’avais jusqu’alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre, une bonne fois, de les ôter, afin d’y en remettre par après…/… lorsque je les aurais ajustées à la raison. »

 

Si les opinions sont la consistance de la raison et qu'il suffit d'en modifier l'ordre pour que cette raison diffère, alors la raison elle-même ne peut plus faire référence aucune. Elle perd en effet sa fonction même. Il faudrait alors être disposé à soutenir qu'il est "raisonnable" de démontrer une chose par a+b, tout en démontrant ensuite son contraire.  Au temps des Louis on punissait pour moins que ça en criant au Malin. Les plus agiles s'y sont brulés.*

 

« Et je crus fermement que par ce moyen je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je me bâtissais que sur de vieux fondements…/…et sur les principes que je m’étais laissé persuader dans ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étaient vrais. »

 

Voilà comment réfuter sa propre thèse sans rien n'en paraître. Descartes amène ici son juré à considérer son raisonnement comme un pinacle d'honnêteté, supposé démontrer le plus grand Ordre qui soit souhaitable d'apporter à sa conscience. Mais à bien y regarder, il est fort probable qu'au nom de l'ordre de la raison ce soit en fait le chaos de la conscience que l'auteur infiltre ici dans son plaidoyer. A vérifier les fondements de ce qu'il "cru fermement" en se "laissant persuader", ne les fait-il pas vaciller ? L'excuse est ici de les rendre encore mieux ordonnés, cependant il vise la "vérité", non plus la "conduite" dit-il... Et le parquet de la raison divine, n'ayant plus rien à lui défendre, vacille sans ciller dans le filet des sens. Y-a-t-il pire hérésie pour l'Ordre que la conscience ? Et pourtant ici elle se fait honorer, comme ce Cheval géant qui un jour infiltra la dernière nuit de Troie. 

 

C'est un exemple parfait de jeu organisé entre le chaos et l'ordre, ou les raisons sont confondues en une telle cohérence que la conscience est libérée, toute invisible aux joailliers. La République de Platon aura encore à dire sur ce sujet…

Ici l’auteur est complice de ses censeurs ; s’en faisant l’avocat il peut les contredire si clairement qu’ils n’y voient que de l’argumentation, du zèle de la raison. Après avoir fait l’humble éloge des positions qu’il s’est choisies, il appelle la bénédiction du saint censeur en déclarant qu’il n’est lui-même pas un bon exemple à suivre. Il déclare cependant en signant sa missive :

 

« Je n’ai jamais taché de cacher mes actions comme des crimes, ni n’ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu. »

 

De cette manière - et de tout droit - il serait libre de présenter les préceptes et maximes de son cru, qui en toute impunité dérouteraient la totalité des croyances. Et pour se prévenir encore plus certainement du jugement fatal, il mettrait au cœur de son ouvrage un plaidoyer pour l’existence de Dieu, remportant dés-lors toutes les saintes bourses, savamment grisées par le mouvement immobile d’un raisonnement sans logique.

 

*Ridicule, le film de Patrice Leconte, montre ce principe de sophistique joliment mis en verve par l’Abbé de Vilecourt (Bernard Giraudeau), lorsqu’il fait à la cour et au roi une démonstration très appréciée de l’existence de Dieu, à laquelle il rajoute au final - passant de l'exploit à l'échafaud - qu’il aurait "tout aussi bien pu prouver le contraire". Ce qui lui vaut d’être excommunié. Là, le zèle manquait de déraison.

 

 

 

Descartes le provocateur ?

 

Descartes lui, élabore et structure sa raison par des déclarations qui flattent le bon sens. Ainsi présente-t-il ses quatre préceptes et trois maximes (on en voit deux ici). En quelques lignes il inocule son message, qu’il lui faut apparemment neutraliser par des centaines d’autres lignes. Mais ce poison contre l’ignorance est irréversible pour la conscience en marche, bien qu’apparemment inoffensif contre la croyance en place. Comme il l’écrit au terme de la présentation de ses principes ;

 

« l’action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu’on la croit, elles sont souvent l’une sans l’autre. »

 

En pleine provocation, Descartes, en parfait sophiste, semble créer en l’esprit du lecteur la croyance d’une thèse démontrée (celle de l’existence de Dieu), qu’il affiche pour s’exonérer de la censure. Mais ce faisant il fournit discrètement les moyens de « connaître qu’on la croit » cette croyance, lesquels moyens en démontrent en fait l’antithèse.

De quels moyens s’agit-il ? Et bien de ceux qui osent remplacer le droit divin lui-même, sans manquer de les légitimer :

 

« La multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices »

 

Et le voici leur confier à leurs barbes crédules " vous m'avez laissé vos armées, je vais vous écraser avec. "

Ainsi présente-t-il les préceptes et maximes qui en quelques lignes - bien qu’étant supposés ne convenir qu’à l’auteur lui-même - vont donner au lecteur une recette de l’autonomie de penser et d’agir, c'est à dire un accès raisonnable à la liberté de choisir. Ce qui revient à dire "une technique sous-marine pour faire de l'escalade" ou "une poche d'eau pour enfoncer un clou". Et pourtant, derrière cet aspect réfutant tous les dangers d'hérésie, il plantera ce clou et gravira ce rocher.

Un engagement est ici encouragé, celui que vous pouvez avoir avec votre libre choix. Quelle liberté contractuelle pouvez-vous avoir avec toutes vos raisons, pour vous engager plus avant dans votre propre manière de vivre ? C’est en effet en ces lignes que Descartes parvient, au nez et à la barbe des autorités supérieures, à rendre le soi-disant contrat que Dieu fit à l’humanité, caduque.

 

 

 

Du problème à la Possibilité (l'opposé de ce qui paraît être)

 

« … De ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : C’est à dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention… »

 

Pour « précipitation » et « prévention » il est annoté d’y entendre : «jugement » et « préjugés » (L.Renault ; GF Flammarion)… Ce qui nous rappelle déjà deux sur trois des éléments constitutifs d’une communication « à risque », comme identifiés par Jean-Louis Lascoux (CPMN). Le précepte qui permet de se libérer de ces éléments représente donc un intérêt certain pour celle ou celui qui souhaite plus de possibilités et de liberté relationnelles. Voyons le deuxième Précepte :

 

« …De diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requit pour les mieux résoudre. »

 

Ici Descartes devient plus difficile à démasquer; il semble nous maintenir sous le pouvoir conclusif de la raison et de l'analyse. Seulement, est-il plus légitime de se laisser diriger par les conclusions d'une raison d'état ou religieuse, qu'il ne l'est de se laisser piéger par ses propres pensées ? Comme elle détrônait la raison d'un autre, la méthode analytique pourrait se détrôner maintenant elle-même. Elle nous permet de passer de la "difficulté" à la Possibilité. Êtes-vous prêt(e)s à tout réfuter ? Si on prolonge les libertés qu'il nous a jusqu'ici encouragés à démasquer dans son "Discours", Descartes nous offre maintenant la possibilité de nous libérer aussi de sa propre "méthode" - même démasquée - en la développant Ad-absurdum !

 

Allons-y. Si diviser une difficulté permet de mieux la résoudre, alors combien de problèmes supplémentaires (à résoudre) créez-vous à chaque division ? Résoudre 100 petits problèmes serait-il plus facile que d'en résoudre 1 gros ? Autre chose; quelle est la valeur d'un problème s'il n'est plus à résoudre ? D'ailleurs il est plus aisé de ne pas avoir à résoudre 1 problème que 100. Ce qui nous amène à voir que chercher à résoudre un problème est précisément ce qui maintien le problème (ou 100 pour cette occasion).

 

Vous êtes-vous déjà demandé si la valeur d'une pensée, d'une théorie ou d'une culture se mesurait au nombre de problèmes qu'elle résout ? De là, si "examiner" consiste à diviser et questionner sur chaque division pour en mieux conclure une résolution, qu'en serait-il d'examiner la question elle-même comme outil fondamental du changement escompté ? Si la question ne se tourne pas vers la division, vers la cause ou vers la raison d'un problème (ce qui, se faisant, en prouverait l'existence), que reste-t-il du problème ou de la difficulté ? Et si le plus long et le plus grand mensonge auquel Descartes s'attaquait ici, était en fait la croyance religieusement indubitable que toute question se doit réponse définir ? C'est bien ainsi que nous avons maintenu la valeur de nos idées et de nos croyances; par la réponse et la conclusion; c'est à dire par l'oppression d'un point de vue (sur un autre).

Si Descartes ici déjà démontait la raison de la raison en démontRant l'absurdité qu'elle est ? Et si démontRer la raison la démonte, quelles réponses aux problèmes pouvons-nous maintenant refuser, pour questionner les possibilités ?

 

 

 

Penser masquer

 

Pour légitimité de peut-être donner à la raison plus de conscience qu’à l’opinion, Descartes - tout comme Socrate le fit - témoigne :

 

« Et je n’ai jamais remarqué non plus que, par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ai découvert aucune vérité qu’on ignorât auparavant ; car pendant que chacun tâche de vaincre, on s’exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d’autre ; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela, par après, meilleurs juges. »

 

Je ne tirerais rien de ce passage, car l'humour m’oblige à souhaiter que mes élucubrations, comme le vert de gris d’une sculpture qui lui prêtent des aspects qu’il invente, n’auront touché en rien à votre appréciation de l’œuvre, que je vous laisse désosser plus avant vous-même. L’auteur lui-même, termine en se défendant d’avoir donné aucune preuve – contrairement à ce qu’il attribuait à sa diatribe sur Dieu, soit dit en passant – mais de n’avoir octroyé que des explications.

 

Voici comment il rétribue les places respectives : il clôture son effet par une pointe de reproche à la prétention, ou par ce que je me permets encore d’interpréter comme un tour de passe-passe, habile qu’il est à se jouer des cibles en se faisant l’archer d’une connaissance qu’il prétend viser, se substituant par-là aux juges, de la raison desquels il se fait une proie. Je prendrais donc cette flèche en plein sens :

 

« … (ces suppositions) je pense les pouvoir déduire de ces premières vérités que j’ai ci-dessus expliquées, mais que j’ai voulu expressément ne le pas faire, pour empêcher que certains esprits, qui s’imaginent qu’ils savent en un jour tout ce qu’un autre a pensé en vingt années, sitôt qu’il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d’autant plus sujet à faillir, et moins capables de la vérité, qu’ils sont plus pénétrants et plus vifs, ne puissent de là prendre occasion de bâtir quelque philosophie extravagante sur ce qu’ils croiront être mes principes, et qu’on m’en attribue la faute. »

 

...Cela pouvant, éventuellement, être aussi utile à d’autres.

 

Tout est l'opposé de ce qui parait être et rien n'est l'opposé de ce qui parait être.
Tout est l'opposé de ce qui parait être et rien n'est l'opposé de ce qui parait être.
Tout est l'opposé de ce qui parait être et rien n'est l'opposé de ce qui parait être.

 

 


Ivan Martin

 

 

 

 

 

 

 

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