Un JOKER qui tient du miracle

6.10.2019

  

JOKER

(Todd Phillips _ 2019)
-Fra-

Todd Phillips fait l’éclairage le plus criant sur nos recoins les plus cachés. Comment réalise-t-il cette prouesse ? En réveillant le Phoenix. Et quel Phoenix ! Je défie qui que ce soit qui a vu “Joker” de me dire qu’il ou elle n’a pas pensé un instant à donner un Oscar à Joaquin Phoenix pour sa fascinante interprétation. Pour dire vrai, je ne suis pas même sûr qu’on puisse invoquer l’interprétation; c’est une véritable incarnation à laquelle s’est dévoué l’acteur, jusqu’au fond des os, coute que coute, à s’en inquiéter pour la survie de l’acteur. Du moins cette reconnaissance lui revient. Et ça ne sarrette pas là. 

 

On se rappelle de l’incarnation oscarisée de Leonardo DiCaprio qui en “Revenant” nous avait glacé l’échine, réveillant une mémoire incertaine d’une survie dévastée que nous avons bien dû expérimenter un jour. On reçoit ici l’incarnation de Phoenix comme cette partie inacceptablement sensible et révoltée de notre conscience, qu’il vaut mieux voir à l’écran que dans le miroir de sa réalité.

Mais il s’agit bien d’un miroir que nous tend ici Phillips; celui d’une catharsis inévitable. Ici le cinéma prend tout son sens et honore sa fonction. D’un coté votre esprit se divertit par un ouvrage d’actions et d’intrications sans faute, de l’autre vos sombres secrets sont purgés par l’alchimie subtile et immanquable prenant place entre le héros et vous. Et pourtant, faire d’un tueur littéralement monstrueux le héros de votre libération, n’est pas le plus mince des défis.

 

 

Le cinema s’y est fourvoyé plus d’une fois. Il arrive de “sortir” d’un film avec l’esprit embourbé, une perspective fauchée et le corps exténué. Parfois l’abus du 7ème art va jusqu’au viol de notre conscience. Et il n’y a malheureusement plus d’age pour ça. Enfants comme adultes sont les proies de ce mauvais usage. L’abondante mode actuelle qui précipite nos peurs des fantômes en est un exemple criant. D’aucun de ces films phobiques ne viendra l’éclairage de votre conscience, bien au contraire. Et ce n’est pas réservé qu’aux “horreurs”; il est fréquent de subir l’abus d’une scène ultra violente cachée au beau milieu d’un film qui n’avait jamais annoncé la couleur. Voilà où le cinéma se fourvoie; lorsque le spectateur n’est ni amené, ni reconnu, ni éclairé. Avec “Joker”, même la violence qui surgit de certaines scènes reste une peinture sur la toile de l’écran, c’est une évocation plutôt qu’une intrusion; vous êtes secoué(e), mais sauf(ve).

C’est le fil du rasoir du 7ème art; sa puissance est active dans la création tout comme dans la destruction. Le cinéma manipule, il faut le savoir. Certains films vous révèlent et vous renforcent, d’autres vous vident de ce que vous êtes pour y verser bien des poisons. Et ça tient à peu de choses. La subtile alchimie d’un film est fragile; que la potion soit magique ou toxique peut tenir à quelques détails. Todd Phillips et Joaquin Phoenix (et tous les autres qui ont rendu le chef-d’oeuvre du “Joker” possible), ont maitrisé le monstre; ils en ont fait une elixir, dans les moindres détails.

 


Les plans sont aussi riches et divers qu’ils sont précis et recherchés; chacun - accompagné méthodoloqiquement par la musique de Guðnadóttir - dans son mouvement, dans son cadre, dans ses couleurs et son grain, converse avec l’acteur comme s’il était son plus intime confident, son meilleur ami; celui qui ne le juge pas; celui qui le reconnaît pour l’homme qu’il est. Et cet ami, ce point de vue qui se fait “objectif”, c’est une perspective différente de la paix qui grandit en vous. La paix que vous faites avec ce personnage insoutenable de souffrance et de déséquilibre; la paix que vous faites avec ce qui, de lui, peut être caché en vous. La catharsis se fait, l’oeuvre est aboutie, et ça tient du miracle.

 

Lorsque Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) passe d’un déséquilibre en chute libre, aux prémices de son équilibre gracieux, les premiers gestes du Joker sont une danse d’aise; une ballerine en pièces qui, dans un lieux souillé, célèbre la découverte de sa sanguine vocation. Un Phoenix phénoménal qui renaît enfin de sa vie de cendres par le jeu de la mort. La dernière scène reprendra ce moteur indescriptible pour nous donner le goût d’une suite, qu’on espère sans trop d’espoir, car un tel chef-d’oeuvre ne pourrait bien n'être qu’unique.

 

Le thème est lourd mais l’oeuvre est d’une légèreté qui laisse sans voix.

Dérangeant ? - Fascinant plutôt.

Un grand film, pour les grands.

Déjà culte? - Joker.

I.M.

 

 

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